Nous y sommes
Quelques exemples concrets et visibles des conséquences du réchauffement climatique dans notre coin des Landes, à Pissos notamment.
Depuis très longtemps maintenant, j’appréhende chaque été avec la même boule au ventre. J’ai bien compris, depuis la fin de mon adolescence, la règle physique élémentaire qui est que chaque gramme de CO2 relâché dans l’atmosphère est une pierre ajoutée à l’édifice alarmant du changement climatique. À cela s’ajoutent mes années d’activités diverses au coeur de la nature, qui m’ont mis face au déclin général des espèces et à un réchauffement du climat de plus en plus rapide qui marque la nature de plus en plus durement. Nous considérons, à tort, cette nature comme un à-côté secondaire de nos vies alors qu’elle est le socle même de nos sociétés, en France et à travers le monde. L’utilisation massive des énergies fossiles nous leurre sur notre dépendance directe à l’environnement, et nous commençons à payer cher le prix de ce manque d’humilité et de clairvoyance.
Le changement climatique n’est pourtant pas la seule ombre alarmante au tableau. Nous pouvons y ajouter les diverses pollutions dont nous sommes tous responsables, telles que l’importation d’espèces invasives, l’urbanisation, entre autres. Mais, même en se concentrant uniquement sur le changement climatique, il est difficile de ne pas être terrorisé, non pas par les projections futures, mais, en faisant preuve d’un peu de recul et d’objectivité, par les conséquences actuelles de son impact.
Cette année 2026 est une claque. Claque malheureusement prévisible au regard des nombreux rapports liés aux changements climatiques depuis plus de cinquante ans. Le palier des 50°C m’a toujours effrayé. Il est de plus en plus évoqué par les scientifiques, et nous l’avons frôlé ces derniers jours, alors que l’été ne fait que commencer.
Les conséquences du changement climatique sur les abeilles : exemples concrets

L’apiculture en 2026
La température est l’un des paramètres fondamentaux du Vivant. Au même titre que nous, humains, avons une plage de température dans laquelle notre organisme est optimal, chaque animal ou végétal obéit à sa propre plage de température de confort, d’épanouissement et de bien-être. Nous explosons, en ce début d’été, le plafond haut de cette plage de température tolérable pour la majeure partie des espèces présentes en France, qu’elles soient animales ou végétales.
Lorsque les températures sont trop élevées (au-delà de 42°C), les abeilles se donnent la mort en expulsant spontanément leur abdomen. Il y a quelques jours, ici à Pissos, nous avons allègrement franchi les 44°C. Dans la ruche, les abeilles ventilent pour tenter de limiter la température, mais c’est un travail très épuisant, qui met le fonctionnement de la colonie en pause et qui rend les abeilles très vulnérables aux attaques de frelons. Mais, pour que cette ventilation fonctionne, il faut de l’eau en quantité.
En tant que petits apiculteurs, déjà l’année dernière, nous avons constaté, au sortir des vagues de chaleur, une importante mortalité d’abeilles. C’est la première fois que nous étions confrontés à ce phénomène. Les populations étaient trop faibles pour aborder l’hiver et il a fallu surveiller les colonies toutes les semaines jusqu’au printemps. Habituellement, aucune intervention n’est nécessaire durant cette période-là, les abeilles étant assez nombreuses pour assurer la chaleur nécessaire à la survie de la grappe lors des périodes froides, et les provisions assez solides grâce aux bruyères (callune notamment) qui fleurissent tardivement dans le nord des Landes et permettent de bonnes réserves. Nous avons manqué des deux. Résultat, des dizaines de colonies vides au printemps, malgré nos efforts pour les accompagner en nourrissement pendant tout l’hiver. Jusque-là, nous n’avions encore jamais connu de mortalité et encore moins de ruches vides au printemps.
Ma femme et moi nous posons des questions sur notre activité d’apiculture. Nous réfléchissons à comment protéger au mieux les colonies tout en continuant à produire du miel de qualité. Le défi majeur reste de veiller à ce que nos abeilles ne souffrent pas face à ces enjeux climatiques. Notre philosophie n’est pas et n’a jamais été de produire du miel au prix d’une souffrance animale terrible. Alors, oui, nous envisageons sérieusement de tout arrêter.
Les abeilles de type mellifera restent l’arbre (médiatique) qui cache la forêt. Pendant ces vagues de chaleur, combien d’insectes, d’oiseaux et de plantes ont disparu dans le plus grand silence et loin de nos observations ? Je n’ose l’imaginer. Avec des températures comme celles-ci, la vie s’efface totalement.
Les conséquences du changement climatique sur la nature : autres exemples concrets
Au potager, les fleurs des différents légumes avortent sous la chaleur. Des pieds de tomates de plus d’un mètre ont de rares fruits, les fleurs grillent, non pas à cause de l’exposition directe au soleil, mais à cause de la température ambiante. C’est l’effet sèche-cheveux. Idem pour les fleurs de courgettes, qui tombent avant même d’être fécondées. Des jeunes chênes, déjà éprouvés par les attaques des tigres du chêne, sont grillés ici ou là, leurs racines n’étant pas assez profondes pour atteindre l’eau nécessaire à leur survie. Même les pins souffrent, manquent d’eau et perdent leurs aiguilles pour limiter l’évaporation d’eau. Certains n’ont déjà quasi plus d’aiguilles vertes. Si le phénomène se réitère, un grand nombre d’arbres vont mourir. La forêt va se métamorphoser de plus en plus rapidement. Le modèle économique de celle-ci, comme celui de l’agriculture en général, est mis à mal.
Non, la nature ne s’adaptera pas. Les changements sont bien trop nombreux et trop rapides. L’adaptation nécessite des échelles de temps qui dépassent allègrement celles du changement climatique. Notre forêt Landaise, les cultures, les abeilles, et même les pommiers du jardin ne savent plus comment réagir. L’an dernier, la majorité des arbres ont perdu leurs feuilles dans le courant de l’été et en ont refait à l’automne, à une période où ils sont censés les perdre. C’est un effort conséquent pour eux, qui les épuise et les met chaque jour en danger vital.
Depuis très longtemps ces sujets m’alarment, mais comme l’écrit ma femme dans l’article précédent, il faut se taire. Ne pas déranger. Si l’on évoque l’écologie, on est aussitôt mis dans une case, où l’on s’arrange pour que nos propos et nos colères légitimes n’aient plus aucune valeur. L’écologie fait chier.
Le sujet de l’eau : le cas de mon coin des Landes
Concernant le sujet de l’eau, peut-être que, tout comme les villes reviennent en arrière sur la bétonisation et replantent des arbres, nous devrions réactiver nos anciennes zones humides pour qu’elles fassent office de réserves lors des épisodes de fortes pluies. Elles aideraient à conserver l’eau sur notre territoire de façon bien plus efficace, ce qui serait bénéfique à toute la faune et la flore, en plus de permettre aux nappes de se recharger. Quand il fait très chaud, on a tous pu constater comment, à l’ombre de feuillus ou au bord d’un ruisseau, l’air est bien plus agréable, respirable. Ce serait peut-être aussi des zones plus robustes face aux incendies et aux fortes chaleurs.
Faire en sorte que le parcours de l’eau soit mieux réfléchi et sortir de ce drainage à tout-va pour ensuite venir pleurer le manque d’eau la saison d’après. Même la Leyre doit être repensée. On entend les techniciens du Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne vouloir rendre le parcours de l’eau plus encombré pour s’éloigner de cette autoroute d’eau et de sable qu’est notre rivière sauvage (sauvage, elle ne l’est pas en période estivale et touristique, en tout cas). Quand allons-nous réellement laisser la rivière reprendre un peu ses droits (voir la conférence de Baptiste Morizot) ?
De même, allons-nous attendre que notre tourbière de Langue se dessèche et relâche plus de carbone qu’elle n’en capture ?
En Haute Lande, les nappes d’eau nous paraissent abondantes. Mais jusqu’à quand ? Combien de régions du monde pensaient leurs nappes éternelles, alors qu’elles sont maintenant à sec, et toute l’économie avec ?
Mieux connaître la vie et mettre à mal les idées reçues
Autour de moi, je constate une méconnaissance plus ou moins flagrante de la vie, quelle que soit sa forme. Et cela passe par des idées reçues totalement fausses ou incomplètes.
Non, les tomates qui poussent sans eau, ça n’existe pas, même si certaines variétés sont plus tolérantes. Quand vous croquez dans une tomate, ou dans n’importe quel autre fruit ou légume, vous constatez qu’il contient une part très importante d’eau. Sans eau, il n’y a pas de vie. Par contre, il existe des variétés plus résistantes au manque d’eau, et ce sont elles qu’il faudrait cultiver.
Non, la permaculture n’est pas la solution miracle, et elle ne consiste pas à faire des butes dans son jardin et à laisser faire la nature. C’est bien plus complexe et beaucoup moins caricatural. Il faut déjà apprendre à connaître son sol, son terroir, son climat. C’est ensuite qu’on peut adapter sa façon de cultiver.
Comprendre les enjeux pour amorcer des bonnes solutions

Les arbres qui survivent sans eau, ça n’existe pas.
Depuis plusieurs années, à Pissos, j’observe des tentatives de plantation d’arbres. Du chêne vert ou liège, j’imagine. Encore ce printemps, au beau milieu d’hectares de coupes rases, des arbres ont été plantés par centaines (avec quel argent ?). Bien évidemment, la majorité de ces arbres n’auront pas l’occasion de créer de l’ombre. Beaucoup sont déjà morts. Et je rappelle que l’été ne fait que commencer, et qu’une nouvelle canicule est annoncée dans quelques jours. Comme souvent, de ces plantations, il ne restera que ces piquets en acacia et ces mailles en plastique, qui assurément finiront par passer sous les lames d’un débroussailleur et par polluer le sol.
Pourquoi ne pas choisir de protéger l’existant ? Choisir de continuer à protéger ces chênes qui colonisent naturellement les parcelles ? Notamment le chêne tauzin, qui semble un peu plus robuste à la sécheresse. Non, on préfère raser et forcer des plantations, malgré la certitude qu’elles ne pousseront pas.
Ceci est un exemple parmi tant d’autres d’une volonté d’ignorer les enjeux et de forcer la nature même après un grand nombre d’échecs, en faisant fi du réel climatique actuel qui s’annonce de plus en plus rude.

Une autre tentative de plantation. Vous pouvez voir les mailles de protection, sans plus aucun arbre à l’intérieur. Cependant les chênes locaux ont pris l’avantage. Vont-ils être sacrifiés au profit d’une nouvelle tentative désastreuse ?
L’urgence des débats et des actions à mener
2026 est un cap. Je pense que plus personne n’a le droit de contester l’urgence des débats et des actions à mener, quitte à paraître complètement ridicule, alors que nous venons de vivre des températures qui ont atteint les 45°C, et qu’une sécheresse historique commence à se dessiner. Je ne suis pas beaucoup plus vertueux que la moyenne, et le confort est également important voire essentiel pour moi ainsi que pour mes proches. Je consomme du futile, comme tout le monde, et je suis loin d’être un modèle de sobriété. Mais j’essaie de comprendre les enjeux et d’adapter ma façon de vivre en fonction. Il est essentiel que chacun soit lucide et responsable sur l’état actuel du monde, et revoit ses priorités.
Je ne crois pas aux méthodes simplistes et aux « y’a qu’à, faut qu’on ». Non, c’est compliqué, et ça le deviendra de plus en plus étant donné les contraintes folles déjà présentes. L’apiculture doit changer. L’agriculture doit changer. La gestion de la forêt doit changer. Notre rapport à l’eau doit également changer. Ce ne sont pas des bassines, destinées à porter à bout de bras un modèle défaillant, qui nous sauveront.
Il est grand temps d’écouter et comprendre la parole scientifique, sans aucun dogme ou hypocrisie, sans passer par le filtre politique actuel empli de démagogie et d’intérêts électoraux, lobbyistes et court-termistes. Il est grand temps de changer drastiquement. Pour nos enfants, pour nous, en mémoire des générations d’autrefois. Combien d’humains et d’animaux sont morts à cause de la chaleur de ces derniers jours ? Comment allons-nous vivre face à cela ? Dans quel monde prochain nos enfants devront-ils tenter de survivre ? Un désert où nous nous entêterons encore à arracher à la terre des cultures qui n’ont plus aucun sens pour les envoyer souvent de l’autre côté de la planète ? Ou un territoire pour lequel nous nous battrons pour continuer à faire vivre des économies résilientes et locales ?
J’espère que nous tous nous nous rallierons pour faire évoluer notre territoire de plus en plus fragile dans le sens de la résilience.
Laurent Clavé – Le Rucher Qui Chante

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J’aurais mille choses à dire sur le sujet qui concerne, hélas, de nombreux territoires.
Le modèle agricole dépassé (les megabassines ne servent qu’une minorité d’agriculteurs qui exportent, tout comme les pesticides cf la loi duplomb), le lobbying des industries du pétrole, du plastique, etc … est aux mains d’une poignée d’individus qui font/feront tout pour conserver leur monopole et leur domination (et leurs milliards) aidés en cela par les gouvernements de tous les pays ou presque, grâce à un récit auquel nous avons tous adhéré, qui nous a piégé. Seul un changement de récit où le monde d’aujourd’hui serait remplacé par un monde plus enchanteur pourrait fonctionner. Mais l’humain d’aujourd’hui, dont la vie/vision est court-termiste a-t-il envie de ce monde ? de vivre en accord avec la nature, avec la biodiversité, de vivre simplement, sans piscine, sans consommation excessive, sans vacances à l’autre bout du monde (billet d’avion à 30 balles), sans grosses bagnoles, etc … C’est la question centrale ! Est-ce que le marketing n’a pas endormi les consciences … plusieurs canicules mortifères suffiront-t-elles à les réveiller ? Je l’espère sincèrement !
Merci à toi et à Caroline pour cet article engagé sous forme de plaidoyer, et j’espère de tout coeur que vous pourrez continuer votre travail d’apiculture ✊🏻